Ecole Primaire Les Cèdres Quetigny

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Livres adultes

 Conseils de lecture pour les adultes


Livre / "Quand sort la recluse" de Fred Vargas

Fred Vargas « Quand sort la recluse »
 
Editions de Noyelles – 2017 - 478 pages
 
 
 
 
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Disons-le tout de suite, c’est un livre à la hauteur des écrits précédents de Fred Vargas. Une nouvelle affaire (des nouvelles affaires ?) à résoudre pour le commissaire Adamsberg, ce flic intuitif qui accepte de se laisser guider par les « proto-pensées » et les bulles gazeuses qui errent ou s’entrechoquent dans son esprit difficilement compréhensible.
Comme dans les autres opus de Fred Vargas, l’intrigue est soutenue par une solide culture scientifique et historique qui fait d’un possible simple récit de polar une mine d’informations digne d’une saga en plusieurs tomes.
 
 
 
 
Chaque petit détail trouve sa place dans le canevas très complexe d’un puzzle aux mille morceaux éparpillés, même les plus futiles en apparence, ceux dont on se dit qu’ils ne doivent pas avoir beaucoup d’importance. Et même s’ils n’en ont pas tous directement dans la résolution de cette énigme tourbillonnante de personnages morts ou vivants (à mourir peut-être), ils donnent une puissance ahurissante à cette histoire d’araignées recluses dont on se demande si ce sont véritablement des araignées.
 
 
 
 
L’impossible deviendrait donc possible par la force de recoupements inattendus et spectaculaires, par ce passé trouble qui rebondit à la figure telle une violente claque qui fait autant mal qu’elle raccroche au présent immédiat.
Tout au long de cette enquête improbable dont on peut même se demander si elle mérite d’être menée, le lecteur semble se perdre (avec délice il est vrai) dans le dédale d’une mission hors norme qu’une équipe de la police se donne comme si elle jouait au Cluedo. Une enquête qui n’a rien d’évident. La discorde qu’elle suscite parmi les agents de la Brigade rajoute encore le doute sur l’intérêt d’un tel travail.
 
 
 
 
Tout serait resté en l’état au départ que cela aurait paru tout à fait normal.
Effectivement tout semblait clair, à part un petit détail, pas si petit que ça d'ailleurs : l’interrogation de quelques fins limiers sur l’impossibilité d’une logique qui ferait d’un petit arachnide trouillard comme par deux un tueur en série redoutable.
Accepter d’entrer dans les errances de Jean-Baptiste Adamsberg, le célèbre commissaire des polars de Fred Vargas, c’est accepter aussi de transgresser l’ordre établi des pensées cartésiennes, de désordonner sauvagement la logique pour laisser l’instinct reconstituer d’autres histoires, celles qui amèneront à d’autres vérités, celles qui restent cachées derrière les apparences, les impressions premières qui touchent aux bouleversements des vies, les événements tus comme des renoncements de surface.
Le cartésianisme retrouve sa place, seulement à la fin.
 
 
 
 
Et parce que lecteur sait les douleurs tues, parce qu’on sait que le cheminement d’Adamsberg saura réveiller les vérités enfouies, alors on peut se laisser porter dans les douleurs du passé comme on tente des dénouer des nœuds inextricables, avec patience, parfois aussi aux limites de la désespérance.
Mais il y a toujours ces instants de lumière quand le puzzle apparaît, par intermittence tout au long du récit, puis juste avant les derniers morceaux du puzzle, quand tout devient clair.
 
 
 
 
 
Contrairement à certains polars où on découvre enfin le criminel et les raisons futiles de ses exactions, ici c’est une impression puissante qui s’en dégage. Pas une sordide histoire de fric mille fois racontée. Pas de jalousie ridicule et peu crédible, du genre de mobile qui gâcherait l’ensemble du récit. Ici, ce sont des vrais destins d’hommes et de femmes qui touchent profondément comme une blessure à soi-même, celle qui touche à la notion d’humanité toute entière.
Où est le bien ? Où est le mal ? Les lois apparaissent alors bien petites au regard du choc final comme s’il n’y avait plus de mot à ajouter, juste respirer un bon coup et se dire que ça devait finir ainsi.
 
 
 
« Quand sort la recluse » est un beau roman policier, fort et puissant comme l’histoire de ce monde terrible, des recluses d’hier aux recluses d’aujourd’hui.
 
 
 
Alors bonne lecture…
 
 
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25/07/2017
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Livre / "Women's Book" de Véronique Durruty - Un monde de femmes - 25 ans de voyages et de rencontres

WOMEN'S BOOK

Véronique Durruty

Editions de la Martinière - 2014

 

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Véronique Durruty est une artiste, auteur et grande voyageuse, une femme curieuse de ce qui l'entoure

Elle est partie à la découverte des peuples du monde avec ses caméras, ses carnets de dessins et d'esquisses, aussi ses stylos pour raconter et faire partager ses expériences et ses rencontres. 

 

Cela a donné lieu à une vingtaine d'ouvrages qui racontent les gens du monde par le prisme de la femme que Véronique Durruty est, humble citoyenne d'une planète aux multiples cultures qui confrontent la nôtre, les nôtres, qui nous rappelle avec simplicité que nous sommes des gens comme les autres, même ceux qui peuvent nous paraître étranges au point de les appeler "étrangers".

 

On se peut se souvenir de son magnifique ouvrage "Road Book - Voyageurs du Monde" , splendide traversée de la planète en textes concis, en dessins et en photographies du mouvement des choses et des gens. 

 

Véronique Durruty a repris ici le même principe, la même approche de présentation de ses rencontres avec les femmes du monde, sans doute même avec plus d'implication parce qu'en tant que femme, elle ressent davantage les douleurs, les souffrances, les inégalités dont elles sont les victimes, mais aussi les bonheurs secrets ou révélés qu'elle peut capter parce qu'une femme est facilement acceptée dans les cercles de femmes. 

 

Il en ressort un ouvrage aussi puissant que les sentiments et les énergies qui émanent de ces pages : la beauté de ces personnes, le sens de l'accueil, les contradictions de leur vie, la place des femmes dans les sociétés humaines (pas souvent faciles), leurs relations aux hommes, les rires et les bonheurs partagés, le quotidien en photos volontairement floues qui donnent du mouvement à la vie, les croquis qui rappellent les tracés rapides au coin d'une rue et l'art des encres d'Asie ou d'Afrique. 

 

Et puis surtout Véronique Durruty s'implique totalement dans cet ouvrage. Elle n'est pas le conteur qui regarde avec recul ce qu'elle voit. Elle parle à la première personne, celle qui s'émerveille et se questionne, celle qui accepte de recevoir les cadeaux que sont ces rencontres, ou les chocs inattendus de cultures qui bousculent notre image confortable du monde.  

 

Son "Je" n'est pas l'égo surdimensionné de celle qui se place au-dessus de la mêlée des mouvements du monde. Non, son "Je", c'est celui du voyageur qui est prêt à se remettre en cause au contact de ce qu'il ne connaissait pas auparavant. Ce voyageur qui confronte les réalités de sa vie aux découvertes de ses voyages.

 

Au final, ce ne sont pas des vérités universelles qui en ressortent, mais des constats, des questions souvent sans réponses évidentes qui nous font sortir de notre zone de confort pour bousculer notre existence

 

Et puis, il faut y ajouter la qualité de l'oeuvre livresque, le contenu autant que la présentation. Le travail des Editions de la Martinière y est ici remarquable. C'est un objet d'art à part entière, à feuilleter en prenant son temps, en s'émerveillant de chaque photo, de chaque dessin, de chaque montage textes et images. 

 

C'est un très bel hommage aux femmes du monde. Toutes, des plus jeunes aux plus âgées. Un voyage dans l'intime de vies que nous ne soupçonnions pas.

 

Ce peut- être un très beau cadeau pour des mères, des filles, des grand-mères, mais aussi pour des hommes attentifs à la qualité des relations entre humains, qui qu'ils soient.  

 

 

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 Galerie -Photos

 


11/06/2017
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Roman / "Le Vieux qui lisait des romans d'amour" de Luis Sepulveda

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« Le Vieux qui lisait des romans d’amour » (1989)

Luis Sepulveda

Titre original : « El viejo que leia novelas de amor »

1992, Editions Métailié, pour la traduction française

Traduction : François Maspéro

129 pages

 

 

Attention ! Chef d’œuvre ! 

Voici un ouvrage petit en nombre de pages mais un très grand roman en termes de puissance et d’impact.

 

« Le vieux qui lisait des romans d’amour » est une fable naturaliste et humaniste sur le sens d’une vie, à travers l’histoire d’un vieil homme sur l’immense territoire d’un petit village amazonien de l’Equateur, El Idilio. Un lieu sacré pour les uns (les indiens Shuars), un lieu de perdition pour les autres (les chercheurs d’or et de diamants). Le tout sur fond de menace sourde et invisible d’une femelle ocelot dont on a tué les petits et blessé le mâle.

La mort est toujours présente dans ce paradis ou cet enfer végétal selon la manière de se l’approprier.

 

Le vieil homme, José Antonio Bolivar, avait fui l’autre monde, celui des villes et des apparences. Il s’était installé en plein territoire Shuar où il avait tout appris de la vie  dans ce territoire sauvage aux règles nettes et sans détour parce qu’absolument nécessaires à la vie ou à la survie. Dans cette forêt humide où la canopée cache la lumière, où la pluie se transforme en brouillard qui rend tout invisible, les Shuars ont appris à José Antonio Bolivar les mille et une petites choses qui permettent de savoir répondre à ses besoins de nourriture, de chasse, de déplacements, de protection face aux menaces multiples, de respect de cette nature qui offre tout ce qui est nécessaire pour vivre.

Comme dirait l’indien en crachant bien fort pour qu’on sache qu’il dit la vérité : « (…) Tu es le chasseur des blancs, tu as un fusil, tu violes la mort en l’entourant de douleur. (…) »

Et dans cette façon de considérer la nature environnante comme une personne nourricière à part entière, les Shuars ajoutent : « Le jour, il y a l’homme et la forêt. La nuit, l’homme est forêt. »

 

C’est dans cette atmosphère prégnante et belle à la fois que se dessine une lutte sans merci entre les hommes et l’ocelot, entre les fusils et les griffes, entre ceux qui s’imaginent puissants parce qu’ils ont un fusil  et l’autre puissance tapi dans l’ombre d’un lieu qui est le sien.

 

 

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José Antonio Bolivar sait tout cela comme il sait aussi lire (pas très bien, mais il sait). Et son imagination est emplie de ces romans du monde entier qui parlent de l’amour, ces livres qui débarquent au quai d’El Idilio par les barques en provenance des villes en amont du fleuve, si lointaines et si proches à la fois.

Les amants de la littérature occidentale de Venise et d’ailleurs trainent quelque part dans l’Amazonie d’un vieil homme qui cherche « cet amour pur, sans autre finalité que l’amour  pour l’amour. Sans possession et sans jalousie », celui qu’il avait trouvé dans sa vie avec les Shuars.

 

Ce roman pourrait presque ressembler à un parcours initiatique qu’on commencerait par la fin quand le savoir acquis sert de point d’appui pour comprendre l’incapacité de l’homme moderne qui croit dominer le monde dans d’illusoires concepts de domination.

C’est là où l’histoire particulière avec l’ocelot prend toute sa puissance parce qu’elle est portée par ce riche univers de pensée autour du personnage de José Antonio Bolivar.

Tout apparaît alors avec l’évidence que nous aussi, lecteurs, nous avons quelque chose à apprendre de cette histoire pourtant si loin de  nous, dans l’Amazonie d’outre-Atlantique. Nous aussi, lecteurs d’un autre continent, nous avons notre El Idilio, notre ocelot qui nous pourchasse quelque part sans que nous le chassions. Nous aussi, nous feignons de ne pas voir alors que nous voyons, alors que nous savons…

 

 

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Luis Sepulveda a écrit là un chef d’œuvre de la littérature. Et ce n’est pas par hasard que des millions de lecteurs dans le monde ont « dévoré » ce roman.

 

Le monde d’aujourd’hui rend encore plus urgent la lecture de cet ouvrage.

 

 

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Extraits :

 

Page 11 :

Le ciel était une panse d’âne gonflée qui pendait très bas, menaçante, au-dessus des têtes. Le vent tiède et poisseux balayait les feuilles éparses et secouait violemment les bananiers rachitiques qui ornaient la façade de la mairie.

 

Page 14 :

La différence était énorme entre un Shuar hautain et orgueilleux, qui connaissait les régions secrètes de l’Amazonie, et un Jivaro tel que ceux qui se réunissaient sur le quai d’El Idilio dans l’espoir d’un peu d’alcool.

 

Page 33 :

Il lisait en épelant les syllabes, les murmurant à mi-voix comme s’il les dégustait, et, quand il avait maîtrisé le mot entier, il le répétait d’un trait. Puis il faisait la même chose avec la phrase complète, et c’est ainsi qu’il s’appropriait les sentiments et les idées que contenaient les pages.

 

Page 45 :

Sa connaissance de la forêt valait celle d’un Shuar. Il nageait aussi bien qu’un Shuar. Il savait suivre une piste comme un Shuar. Il était comme un Shuar, mais il n’était pas un Shuar.

 

Page 56 :

Ce fut la découverte la plus importante de sa vie. Il savait lire. Il possédait l’antidote contre le redoutable venin de la vieillesse. Il savait lire. (…)

 

Page 84 :

Il repéra d’abord le colon. Il le reconnut à son crâne sans dents. L’américain gisait quelques mètres plus loin. Les fourmis avaient fait un travail impeccable et n’avaient laissé que les os, nets, pareils à de la craie. Elles étaient en train de terminer le squelette. Telles des bûcheronnes minuscules et cuivrées, elles transportaient un à un les cheveux jaunes paille pour étayer le cône d’entrée de leur fourmilière.

 

Page 88 :

Il pleuvait moins, mais l’eau tombait en lourdes rigoles. La pluie était arrêtée par le toit végétal. Elle s’accumulait sur les feuilles et, quand les branches finissaient par céder sous son poids, l’eau se précipitait, chargée de toutes sortes de senteurs.

 

Page 107 :

Quelque chose lui disait que la bête n’était pas loin. Peut-être qu’en ce moment précis elle était en train de les observer. En outre, depuis quelque temps, il se demandait pourquoi toutes ces victimes le laissaient indifférent. C’était probablement sa vie passée avec les Shuars qui lui faisait voir ces morts comme un acte de justice. Un acte sanglant, mais inéluctable, œil pour œil.

 

Page 109 :

Souvent les habitants parlent de toi en t’appelant le Chasseur, et tu leur dis que ce n’est pas vrai, parce que les chasseurs tuent pour vaincre la peur qui les rend fous et les pourrit de l’intérieur.

 

Page 111 :

« Si la piste est trop facile et que tu crois tenir l’ocelot, c’est qu’il est derrière toi, les yeux fixés sur ta nuque » disent les Shuars, et c’est vrai.

 

Page 122 :

L’ocelot capte l’odeur de la mort que beaucoup d’hommes portent sur eux sans le savoir.  

 

 

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Petite biographie de Luis Sepulveda

 

L'auteur est né au Chili en 1949. Il vit actuellement dans les Asturies, une région au nord-ouest de l'Espagne. Il a aussi habité à Hambourg, au nord de l'Allemagne et à Paris. 

Cet écrivain voyageur a entre autres écrit "le Vieux qui liait des romans d'amour", mais aussi "Un nom de torero", Le Monde au bout du monde", "le Neveu d'Amérique".

Ces romans sont publiés dans plus de 50 pays et ce sont des best-sellers. 

Luis Sepulveda est aussi scénariste, réalisateur, producteur et même acteur pour le cinéma. 

"Le Vieux qui lisait des romans d'amour" a reçu le prix France-Culture étranger et celui du Roman d'évasion. Il a été adapté au cinéma en 2001 avec Richard Dreyfus dans le rôle principal. 

Luis Sepulveda est aussi un défenseur de la nature, membre de Greenpeace. Son ami brésilien Chico Mendes, un défenseur de la forêt amazonienne fut assassiné en 1988 sur ordre d'un riche propriétaire de terre. Il lui dédiera un de ses livres. 

 

 

 

Le Vieux qui lisait des romans d'amour, réalisé par Rolf De Heer.
Titre original : The Old Man Who Read Love Stories
Date de sortie : 07-03-2001

 

 

 

Les premières pages de l'ouvrage "Le Vieux qui lisait des romans d'amour" de Luis Sepùlveda. 

 

 

 


Théâtre - Adaptation et mise en scène de Patrick Chevalier

A El Idilio, bourgade perdue au bord d'un bras de l'Amazone, vit Antonio Jose Bolivar que tout le monde appelle « Le vieux ». Un jaguar sème la terreur aux alentours parce qu'un ignorant a tué toute sa portée. Antonio est chargé de résoudre le problème. Mais il est plus proche de ce jaguar que de ceux qui détruisent la forêt et persécutent les Indiens.


26/12/2016
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Livre - Essai / "Les Identités Meurtrières" par Amin Maalouf

Parce que l'année 2016 continue de par le monde, en France y compris, à diviser les hommes au lieu de les rassembler, c'est l'opportunité de remettre au goût du jour ce livre essentiel de Amin Maalouf sur l'identité, sur les identités.

 

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Les Identités Meurtrières

de Amin Maalouf

Editions Grasset 

Le livre de poche n°15005 / 189 pages

 

 

Amin Maalouf - Identités Meurtrières.jpg Version d'origine - Editions Grasset

 

 

 

Amin Maalouf formule un vœu pour son livre : 

"que [son] petit-fils, devenu homme, le découvrant par hasard dans la bibliothèque familiale, le feuillette, le parcoure un peu, puis le remette aussitôt à l'endroit poussiéreux d'où il l'avait retiré, en haussant les épaules, et en s'étonnant que, du temps de son grand-père, on eût encore besoin de dire ces choses-là."

 

Il est vrai que ce livre renferme une somme conséquente d'évidences sur l'identité, ou encore sur les identités, ou plutôt sur notre identité multiple. Et pourtant, on peut constater avec regret que ces évidences n'ont plus leur place en ce monde. 

 

A la lecture de ces pages, on peut se rendre compte que l'humanité passe à côté de ces évidences qui sont pourtant l'essence de la vie humaine. 

 

Du Moyen-Orient à l'Occident, en traversant l'ensemble des continents, en visitant un grand nombre de peuples, partout ce sont des êtres humains, les mêmes et tous différents, tous complémentaires. Cela peut paraître simple de le dire, de l'écrire. Pourtant non. On ressort de ce livre avec des yeux grands ouverts sur les béances de notre monde, et l'évidence devient cet objet obscur et refoulé que beaucoup gardent au fond d'eux, sans chercher à trop y regarder, de peur de trouver là les raisons de leur surdité et de leur vision aveuglée de l'existence d'autrui. 

Cet ouvrage est une lumière sur notre obscurité parfois voulue. 

 

Nous sommes complexes. Nos identités sont complexes. Chacune d'elles. Dans un monde qui cherche à tout simplifier. Même nos identités. 

 

Le livre d'Amin Maalouf passe au crible les grands conflits (anciens et actuels) de notre planète, conflits collectifs et individuels, les religions, les doctrines, les traditions, les rites et les croyances. Un livre qui ouvre un champ considérable de questions, qui ouvre l'esprit à une autre image de "l'autre", à une autre image de soi-même. C'est un essai (comme il est défini par l'auteur), et aussi plus qu'un simple essai. C'est une clé vers ce que notre monde pourrait être si nous regardions cet autre, ailleurs et à côté de nous, d'un oeil différent et moins hostile, avec l'évidence qu'il est autant humain que nous, qu'il soit suédois, sud-africain ou arabe, juif musulman ou orthodoxe, noir jaune rouge ou blanc. Qu'au-delà de toutes nos appartenances, il en est une qui nous est commune à tous, c'est notre humanité, égale pour tous, partout, hier, aujourd'hui et demain. 

 

Considérant ce point de vue comme une base pour penser le monde, c'est avec un autre regard que l'on observe sa marche et ses tourments. C'est avec cet autre regard  que l'on pose des espoirs pas forcément vains. 

 

Forcément ce livre trouve aisément sa place sur un blog d'école, lieu d'éducation s'il en est, lieu d'expérimentation de ce qu'est la tolérance et le partage. Car, si le monde doit changer, ce sont avant tout les adultes de demain qui seront aux commandes. Et les adultes de demain, ce sont les enfants d'aujourd'hui, ceux qui sont dans les écoles ou ceux qui devraient y être (ceux des pays où la vie ressemble davantage à de la survie). 

Les propos d'Amine Maalouf, les enseignants pourraient les tenir à leurs élèves. Ils les tiennent déjà en partie, tant l'école de la République est porteuse de cet espoir d'avancer ensemble malgré nos différences, grâce à nos différences.  

 

Voici donc un ouvrage hors du temps qui comme Amine Maalouf l'a fort bien énoncé dés le départ, ne devrait même pas exister car le fait qu'il reste une référence signifie que le monde ne va pas bien. 

 

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Extraits

 

 

(page 17 à propos de nos différentes appartenances) "C'est justement cela qui fait la richesse de chacun, sa valeur propre, c'est ce qui fait que tout être est singulier et potentiellement irremplaçable."

 

 

(page 28) "L'humanité toute entière n'est faite que de cas particuliers, la vie est créatrice de différences, et s'il y a "reproduction", ce n'est jamais à l'identique."

 

 

(page 42) "Lorsque nous installons telle communauté dans le rôle de l'agneau, et telle autre dans le rôle du loup, ce que nous faisons, à notre insu, c'est accorder par avance l'impunité aux crimes des uns."

 

 

(Page 50) Le pays d'accueil n'est ni une page blanche, ni une page achevée, c'est une page en train de s'écrire."

 

 

(Page 76) "Quand... des musulmans du tiers-monde s'en prennent violemment à l'Occident, ce n'est pas seulement parce qu'ils sont musulmans et l'Occident chrétien. C'est aussi parce qu'ils sont pauvres, dominés, bafoués et que l'Occident est riche et puissant."

 

 

(page 110) "Une vision du monde qui transcende notre existence, nos souffrances, nos déceptions, donne un sens à la vie, à la mort (...) Séparer l'Eglise et l'Etat ne suffit pas : tout aussi important serait de séparer le religieux de l'identitaire."

 

 

(page 124) Respecter quelqu'un, respecter son histoire, c'est considérer qu'il appartient à la même humanité, et non à une humanité différente, une humanité au rabais.  

 

 

(page 142) Chacun devrait pouvoir assumer, la tête haute, sans peur et sans rancoeur, chacune de ses appartenances. 

 

 

(page 153) Un homme peut vivre sans aucune religion, mais évidemment pas sans aucune langue.

 

 

(page 170) Une laïcité sans démocratie est un désastre à la fois pour la démocratie et pour la laïcité. 

 

 

(page 177) Parce qu'on porte déjà sur son visage la couleur de son appartenance, parce qu'on fait partie de ceux qu'on appelle dans certaines contrées "les minorités visibles", alors on n'a pas besoin de longues explications pour comprendre que les mots de "majorité" et de "minorité" n'appartiennent pas toujours au vocabulaire de la démocratie. 

 

 

Pascal Marchand

 

 


26/01/2016
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Livre / "La Croisade de Falconer" de Ian Morson

La Croisade de Falconer

de Ian Morson

Titre original : « Falconer’s crusade » (1994)

Traduit de l’anglais par Christophe Valia-Kollery

Editions Librairie des Champs-Elysées – Hachette – 1998

 

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Voilà un livre formidable. Un polar médiéval passionnant qui nous fait entrer dans un XIIIème siècle complexe et conflictuel.

Nous sommes en 1264. Le prélat Henry Ely propose à Thomas Symon, un jeune paysan doué en grammaire, d’aller suivre les cours du regent master William Falconer à l’université d’Oxford.

Malheureusement pour Thomas, son arrivée de jour est retardée par divers aléas. Finalement, il débarque à Oxford dans la nuit et, comble de la malchance, il est le témoin numéro un du meurtre d’une jeune femme. L’assassin ayant disparu, il est même considéré comme le meurtrier.

Réussissant à échapper à ses poursuivants, il retrouve enfin le regent master Falconer qui tentera tout pour prouver l’innocence de Thomas et trouver le vrai coupable.

Derrière cette intrigue somme toute assez courante dans le polar, se cache un univers historique d’une richesse exceptionnelle. Car l’assassinat de la jeune femme n’est pas anodin.

 

John_Speed's_map_of_Oxford_1605..jpg  Oxford en 1605

 

Pour comprendre cette mort comme d’autres qui vont suivre, il faudra au lecteur se plonger dans la réalité du conflit de la ville d’Oxford au Moyen-âge entre sa population et son université pas toujours bien comprise, dans les mesquineries entre regent master (professeurs d’université) sur fond de pouvoir et d’espoir de promotion dans la hiérarchie royale, dans le combat du roi d’Angleterre pour affirmer son pouvoir face aux barons. Il faudra au lecteur se confronter aux luttes et à l’incompréhension entre les religions (chrétienté, protestantisme et catharisme, judaïsme). Il sera nécessaire d’accéder aux connaissances scientifiques notamment en provenance du monde arabe, en particulier en rapport à la médecine.

Rien n’est simple, encore plus quand la révolte gronde dans la ville et que ces meurtres pourraient être à l’origine d’un massacre à plus grande échelle.

 

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A travers l’histoire de Thomas Symon, nous parcourons le monde médiéval du XIIIème siècle en Angleterre, en France, en Italie. Et, parce qu’il s’agit d’un polar historique, on peut plonger, sans hésiter et avec délectation, dans ces mystères qui pourraient être vite déplaisants s’ils étaient traités  avec une érudition élististe. Ici l'érudition est le fil conducteur de la résolution de l’énigme, la nécessité pour comprendre les forces qui agissent en secret. Les clés du savoir sont les clés de la résolution des meurtres.

Ce roman de Ian Morson est d’une richesse exceptionnelle. Un regard sans concession sur les luttes de pouvoir au Moyen-âge. D’ailleurs, de ce point de vue-là, peu de choses ont changé au XXIème. Les petits intérêts, les gros profits, la dénonciation calomnieuse, l'appétit de pouvoir, les compromissions douteuses sont toujours là.

Lire « La Croisade de Falconer » nous en apprend autant sur le Moyen-âge que sur le monde d’aujourd’hui. Changez les noms, les villes, les pays et vous obtiendrez une « recette » de la même saveur.

Le livre date de 1994 dans sa version d’origine, de 1998 dans sa version française. Il est donc relativement ancien en rapport à la production littéraire. N’empêche, cela vaut le coup d’aller replonger dans cet univers. 

 

Ian Morson 02.png Ian Morson 

 

Extraits 

 

Page 27 

Aujourd'hui, Falconer est regent master à l'université d'Oxford et Ely est un prélat de campagne. Mais ce dernier avait le don de dénicher des jeunes gens ayant fait des débuts prometteurs dans l'apprentissage de la grammaire ; et il les envoyait à Falconer pour qu'ils se mesurent aux disciplines composant le trivium et le quadrivium. Les septs arts libéraux de jadis demeuraient le fondement du savoir. Les trois premiers - la grammaire, la rhétorique et la logique - formaient la base de l'apprentissage des quatre arts majeurs - la musique, l'arithmétique, la géométrie et l'astronomie. Il fallait sept années d'études avant d'espérer pouvoir accéder au grade de master.  Et la science suprême, la théologie, en exigeait encore sept autres. (...)

 

Page 29

Homme étrange en vérité. Sur l'un des murs se trouvait une étagère couvertes de livres. Jamais Thomas n'avait rencontré quiconque en possédant autant. Et d'autres ouvrages étaient posés sur la table de bois qui trônait au milieu de la pièce. La lumière du matin filtrait à travers les vitres dépolies d'une fenêtre située à droite de la cheminée. Un rayon de soleil faisait scintiller des grains de poussière autour de la table, où des ossements s'entassaient pêle-mêle avec quelques plantes depuis longtemps desséchées. Dans le coin le plus éloigné du lit, une chouette imperturbable l'observait sans ciller, perchée sur un bâton grossièrement taillé que l'on avait planté à l'angle de deux murs. Juste en dessous d'elle, des pots de terre étaient posés en rang sur le sol. Thomas se souvint aussitôt que sa mère lui avait recommandé la méfiance à l'égard des alchimistes qui cherchaient sans cesse des cadavres frais pour leurs expériences. Il frissonna.

- Quand tu auras terminé l'inventiare de ma chambre, je te présenterai Hught Pett. (...)

 

Page 37

(...) Les quartiers de viande à l'étal du boucher amenaient celui (un étudiant) que son collègue avait chargé de l'approvisionnement à se demander ce qu'il pouvait s'offrir avec son argent de poche, pour calmer sa faim sans délai. Et chez le savetier, l'odeur du cuir se mêlait à celles de la bière et du vin. La population de la ville, bien que plus nombreuse que les étudiants, cohabitait avec l'université dans un état de trève précaire. (...) 

 

Pages 51-52

Pataugeant dans la boue, il courut jusqu'au bout de l'étroite ruelle qui se divisait en deux. Tout en essayant de retrouver son sang-froid, il tendit l'oreille. des éclats de voix rageurs lui parvenaient des deux côtés. Il ne lui restait plus qu'à rebrousser chemin pour fuir dans le dédale où il s'était perdu en venant.

Contraint de reprendre son souffle, il s'appuya contre le bois noueux d'une porte. Celle-ci s'ouvrit sous son poids et il trébucha en avant. Il reprit son équilibre et regarda devant lui, s'attendant au pire. Mais il était seul dans un corridor lugubre - il ne devait qu'au hasard d'un verrou mal refermé d'avoir pu y entrer.

Il allait tourner ses talons par le même chemin, mais il se ravisa entendant les voix menaçantes, à présent toutes proches, qui s'interpellaient. Il claqua la porte, prit soin de bien la verrouiller et s'adossa contre elle, rassuré de la sentir si solide. Cela ne rendit que plus terrifiante la vision qu'il eut en rouvrant les yeux. (...)

 

Page 63

Nombreux étaient ceux qui nourrissaient de la crainte et de la haine vis-à-vis des juifs, mais Falconer avait conçu dés sa jeunesse, loin d'Angleterre, une grande admiration pour l'érudition de ce peuple ; cela lui avait permis de surmonter ses préjugés. C'était d'ailleurs le vieux rabbin Jehozadok qui l'avait autorisé à emprunter deux exemplaires fort rares de grands livres de l'Arabe Avicenne, le Qanun et le Shifa. Falconer tenait ce dernier ouvrage en très haute estime pour son interprétation des idées d'Aristote.

 

Page 83

Thomas était enfin de nouveau en route vers le quartier juif. Il lui avait fallu longtemps pour faire croire à Hugh Pett qu'il dormait. Mais son gardien avait fini par quitter la chambre et Thomas en avait profité pour se hisser  par la fenêtre. (...) 

 

Page 161

(...)

- Vous autres , jeunes gens, vous prenez pour le centre du monde et de tout ce qui s'y produit. En fait, nous ne sommes qu'un grain de sable aux yeux de Dieu. (...)

 

ChristChurchOxfordEngraving1742.jpg 

 

 

Dans cette série où le personnage principal est William Falconer, vous pouvez aussi lire 

LE JUGEMENT DE FALCONER

Un polar médiéval tout aussi passionnant se déroulant au moment de la mort du pape Alexandre au XIIIème siècle.

Pas de bienveillance religieuse mais un véritable conflit violent pour obtenir le poste suprême à la tête de l'église.

La guerre de succession fait rage, chacun des postulants au trône du Vatican cherchant des appuis politiques et financiers auprès des rois et des puissants européens. Bien évidemment, cela conduit à des assassinats et des morts inexpliquées que la raison aristotélicienne de William Falconer permettra peut-être d'y mettre un sens, au risque de sa vie et de celles de ses compagnons de route. 

Le récit de fiction intègre de véritables données historiques, met en scène les rapports entre tenants des différentes religions, donne des précisions très fines sur la vie à cette époque, ce qui donne une densité considérable au roman. 

Un livre à ne pas rater

 

001.jpg  

 

Extraits 

 

Page 9 

Un lourd parfum d'encens planait dans la chambre comme un brouillard malsain au-dessus du Tibre. Le corps qui reposait sur le lit était paré de riches vêtements, et les mains jointes sur la poitrine se serraient en une silencieuse prière. L'homme au visage de marbre, ainsi étendu, semblait déjà métamorphosé en statue immobile et glacée, identique à celle qui se trouverait bientôt au-dessus de son tombeau, rendant inutile l'intervention des tailleurs de pierre. 

 

Page 39

Frère John s'était débrouillé pour que ses appartements se situent près de la salle de travail de l'abbaye, qui se trouvait en haut sur la façade sud. L'emplacement avait été choisi afin que les frères occupés à copier les manuscrits puissent travailler jusqu'à ce que le soleil soit presque en dessous de l'horizon. De l'aube au crépuscule, les grandes fenêtres en arche recueillaientla lumière naturelleet permettaient aux copistes de bien utiliser leur longue journée de travail. 

 

Page 74

L'évêque Otho était un homme puissant à double titre : nommé par le pape, on disait qu'il bénéficiait aussi des faveurs du roi. Certains membres du groupe n'aimaient pas faire appel à un étranger, mais en cas de besoin, chacun devait ravaler sa fierté.

 

Page 96

Il préférait s'asseoir au milieu de ses étudiantssur els bancs étroits  ou aropenter les allées en lançant des questions à la cantonade. Il traitait de son sujet favori.

- L'étude des sciences naturelles, zoologie, botanique et alchimie nous apprend que ce n'est pas par l'observation exacte que nous parvenons à la vérité. D'après Abelard, une doctrine ne saurait être suivie uniquement parce c'est la parole de Dieu, mais parce que nous sommes convaincus par la raison. 

Un frisson d'excitation parcourut l'assembléeà l'énonce de cette affirmation visblement hérétique...

 

Page 106

Tout en reprenant en sens inverse l'interminable couloir, Falconer ne put s'empêcher de songer à l'expression du visage de l'évêque à l'annonce de la mort du pape. Il n'exprimait ni horreur, ni tristesse, seulement de l'ambition.

 

Page 145

- Non, l'assassinat du Gallois confirme l'existence d'un complice, ou peut-être d'une main qui contrôle tout. Il faudrait d'ailleurs que ce soit quelqu'un d'étranger au cercle des étudiants et qui ait une raison plus importante de tuer l'évêque qu'une simple moquerie à l'égard d'un mendiant ébouillanté. Cela devient une affaire de plus grande ampleur et qui concerne le pouvoir et la succession du pape...


24/07/2015
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Livre / "Saint-Germain ou la négociation" de Francis Walder

Saint-Germain ou la Négociation - Couverture du livre.jpg 

 

SAINT-GERMAIN ou la NEGOCIATION

de Francis Walder

Editions Gallimard – 1958

Collection Folio 1992-2010

186 pages

 

D’abord, il y a le fait historique : lors de l’été 1570, eurent lieu des négociations secrètes entre les représentants de Catherine de Médicis et ceux des huguenots (protestants) pour trouver une solution aux guerres de religion qui faisaient rage en France.

Ces négociations eurent lieu au Château de Saint-Germain-en-Laye, à côté de Paris. Le pouvoir catholique était représenté par Monsieur Henri de Malassise, diplomate chevronné, et le maréchal de Biron, baron et militaire. Les Huguenots avaient envoyé messieurs de Mélynes et d’Ublé.

 

Château de Saint Germain en Laye 03.jpg Château de Saint-Germain-en-Laye

 

L’objectif était de trouver un accord sur un nombre limité de villes à laisser au pouvoir protestant afin d’apaiser le conflit en cours.

C’est sur cet évènement réel de l’histoire de France que Francis Walder a construit en 1958 une trame romanesque, très proche de la réalité de ces négociations secrètes, pour mettre en évidence les finesse et les roueries, les feintes, les faux renoncements, les pièges tendus, bref toutes les astuces des délégués présents dans le but d’obtenir le maximum pour les uns, le minimum pour les autres.

Page après page, le lecteur découvre un monde paradoxal où, derrière des choix ou des manœuvres se joue la vie de milliers de personnes. Ça ressemble à un grand poker menteur où les choses ne se dévoilent qu’au détour d’un mot ou d’une phrase a priori sans importance, et surtout dans les moments où les négociateurs ne sont pas en train de négocier, par exemple lors d’une conversation privée au jardin quand les deux interlocuteurs doivent deviner derrière des phrases ambigües ou des silences évocateurs.

 

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Charles IX, roi de France

 

Francis Walder dresse en fait un tableau de ce qu'est n’importe quelle négociation d’état, même au XXème siècle, même au XXIème. Rien ne se décide d’emblée, rien ne se dit avec franchise. On fait semblant de ménager pour mieux harponner ensuite. On fait semblant de perdre pour mieux gagner. On signifie de fausses lignes rouges à ne pas dépasser en sachant que ce ne sont pas des lignes rouges. Ce que l’autre croit avoir gagné à force de sueur, d’abnégation et de patience, en fait, il l’aurait de toute façon obtenu. C’est une affaire de postures et d‘images, de manipulation, pour montrer qu’aucun ne repart les poches vides.

Ce texte qui a reçu le prix Goncourt en 1958 nous offre un portrait de négociateur par un récit haletant où les passions d’une époque surgissent au fil de mots parfois anodins et de crispations d’individus qui s’interrogent sur leur pouvoir.

En faisant de Monsieur de Malassises le narrateur de cette histoire, le lecteur entre dans ces journées au Château de Saint-Germain comme s’il était lui-même un négociateur. Ainsi, il peut vibrer et ressentir chaque instant au rythme des soubresauts du quotidien de ces journées particulières.

Il s’agit donc d’un roman à mettre dans toutes les mains de personnes qui sont amenées à négocier, y compris dans les milieux socioprofessionnels, car il pose les questions de base des compromis nécessaires. Un texte de haute volée à lire aussi pour ceux qui ne négocieront jamais mais qui ont envie de lire un texte haletant.

 

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Château de Saint-Germain-en-Laye

 

Compléments Wikipédia sur la Paix de Saint-Germain

 

Le traité de paix de Saint-Germain-en-Laye le 8 août 1570 met fin à la troisième des guerres de religion.

Après une troisième guerre entre catholiques et protestants de 1568 à 1570, qui voit la défaite des protestants à Jarnac, l’assassinat de leur chef, le prince de Condé, en 1569 et la nomination d’Henri de Bourbon (futur Henri IV) comme chef des protestants, la paix de Saint-Germain, signée entre le roi Charles IX et l’amiral Gaspard de Coligny accorde aux protestants une liberté limitée de pratiquer leur culte dans les lieux où ils le pratiquaient auparavant ainsi que dans les faubourgs de 24 villes (2 par gouvernement). Il octroie aux protestants quatre places fortes de sûreté La RochelleCognacMontauban et La Charité pour deux ans aux mains des protestants. À l'issue de ces deux ans, elles doivent être rendues mais le culte de la religion réformée continue d'y être autorisé. Le culte est par ailleurs interdit à Paris. L'édit appelle à la tolérance en indiquant qu'aucune différence ne peut être faite pour cause de religion.

De plus, les protestants sont admis aux fonctions publiques et Catherine de Médicis, mère de Charles IX, donne en mariage sa fille Marguerite de Valois à Henri de Navarre. Le traité de paix est signé le 8 août 1570 au château royal de Saint-Germain-en-Laye et enregistré au Parlement le 11 août 1570. Ce traité servira de modèle pour tous les traités suivants jusqu'à l'édit de Nantes. Moins contraignant que les précédents, il est rapidement enregistré par le Parlement. Dans l’esprit du Parlement comme du jeune roi, le souci de l’ordre public prime sur celui de la réunion religieuse : « je penseray avoir beaucoup faict de réduire par ce moyen mesd. subjectz à l’obéissance qu’ils me doibvent ; qui est ung commencement pour après peu à peu les ramener, comme mes aultres subjectz, à la religion catholicque1 ».

Les tensions restent vives cependant, comme l’attestent des incidents survenus à Orange, à Rouen ou à Paris, en 1571. La paix est de courte durée puisque deux ans plus tard a lieu le massacre de la Saint-Barthélemy qui y met un terme. La paix de Saint-Germain fut appelée « boiteuse et mal assise », par allusion aux deux négociateurs qui représentaient la Cour : Gontaut-Biron, boiteux, et Henri de Mesmes, seigneur de Malassise2.

 

saint-germain-ou-la-negociation.jpg 

Jean Rochefort dans le rôle de Henri de Mesmes - version cinéma

 

Extraits

 

Pages 25-26

C'est ainsi que pour lui arracher une décison, il ne fallait pas lui en démontrer l'urgence, mais la conduire à l'apercevoir d'elle-même, de façon qu'elle en prescrive l'exécution comme venantde son propre cru.

 

Page 30

Il est vain, conclut-elle en se levant, de fonder sa politique sur une intransigeance de fait. la rigueur doit viser des principes, non des mesures.

 

Page 40

Chacun ayant donné ce qu'il était d'avance résigné à perdre, refusé ce qu'il avait pour mission de n'accepter à aucun prix, le problème flottant et marginal se pose, des attributions indécises qu'il s'agira de partager. 

 

Page 79

L'entretien en était venu à un point où il aurait fallu, pour continuer, passer de l'allusion voilée à la précision crue - ce qui déplaît au tempérament diplomatique.

 

Page 90

Est-il normal qu'un être humain porte sur ses épaules cinq cent millions de livres minérales ? peut-il respirer s'il tient sur sa poitrine cent mille destinées humaines. 

 

Page 110

Une longue expérience m'avait enseigné que dans tout débat, un avantage considérable enlevé par l'une des parties ne lui reste jamais. 

 

Page 130

Mais ce peu, chacun de nous parvenu à la limite des concessions, veut que ce soit l'autre qui le donne. de sorte qu'un objet infime, qui en réalité n'importe à personne, tient la paix en suspens.

 

Page 168

"Laisser venir l'autre" ne réussit que si l'autre veut bien "venir". Il en va de même de la "résistance inflexible", car si tous deux résistent, on n'aboutit nulle part. 

 

Page 180

la vérité n'est pas le contraire du mensonge, trahir n'est pas le contraire de servir...

 

 

"Saint-Germain ou la négociation" - un film de Gérard Corbiau
 


06/09/2013
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Livre / "Dieu est un pote à moi" de Cyril Massarotto

 

Cyril Massarotto - Dieu est un pote à moi.jpg

 

DIEU EST UN POTE A MOI

de Cyril Massarotto

XO éditions – 2008

Editions France Loisirs - 2013

244 pages

 

Dans le cadre de notre rubrique  "conseil de lecture - adultes", voici un livre à ne pas manquer.

Présenter "Dieu est un pote à moi" sur le blog d'un école primaire laïque pourrait a priori paraître incongru. Pourtant, derrière ce titre et derrière l'argument de base de cette histoire, se cache tout autre chose. 

Les adjectifs pour qualifier ce roman ne manquent pas : magnifique, bouleversant, drôle, émouvant, spirituel (au sens propre et au sens figuré), philosophique, surprenant, libre (dans le ton et la pensée), irrévérencieux,… bref un roman formidable.

 

Déjà, l’idée de base séduit et donne envie de poursuivre la lecture : un jour, un jeune vendeur presque blasé, travaillant dans une petite boutique nocturne, voit un type nommé Dieu, et que lui seul peut voir et côtoyer, venir à sa rencontre pour le choisir et devenir son confident, puis établir ainsi avec lui un dialogue régulier tout au long de sa vie. Dieu devient quasiment son ami, un compagnon de vie complètement différent de ce que tout un chacun imagine de Dieu. Celui-ci est questionneur et farceur, voire provocant, utilise un langage commun voire parfois peu châtié. D’où l’idée que « Dieu est un pote à moi ». Cette situation hors du commun donne lieu à des moments très cocasses où il est difficile de ne pas lâcher un éclat de rire, même quand on est seul chez soi.

Et ainsi nous voilà partis dans la vie de notre narrateur depuis sa rencontre avec Dieu jusqu’au moment final du roman dont on ne parlera pas ici pour maintenir l’intérêt de cette fin originale et très forte, émotionnellement parlant.

On se croirait parfois dans un de ces films italiens des années 70-80 où la drôlerie et le rire éclatent sur un fil étroit qui les relient directement au drame et à l’émotion pure. La légèreté s’y accouple avec les grandes questions existentielles sur la vie. Et, l’air de rien, sans presque s’en rendre compte, chacun peut croiser un peu de ses propres questionnements sur le sens de son existence.

On pense lire (et écouter) un narrateur en train de raconter sa vie et son dialogue très spécial avec un type appelé Dieu, le tout d’une humeur badine, presque détachée, et d’un coup, on tombe sur un petit (ou un grand) quelque chose de soi, sur une interrogation, sur une de nos  questions sans réponse.

Le style littéraire de Cyril Massarotto accroche très vite le lecteur, comme si celui-ci était spectateur d’une vie qui n’est pas la sienne, mais qui lui ressemble étonnamment, et donc peut s’y intéresser.

Derrière l’argument de la vie d’un type ordinaire, tout y passe : l’amour bien sûr, le couple, les enfants, le travail, la mort, le bonheur, l’éducation,…

Il ne s’agit absolument pas d’un traité de sciences humaines, mais certains aspects du roman peuvent en apprendre autant, dans un récit qu’il est difficile de lâcher à partir du moment où on y a posé les yeux. Au-delà de la croyance en un dieu ou pas, ce n'est pas la question du roman. Le sujet est l'humain et ce qu'il fait de sa vie, ses choix et ses non-choix, ses décisions et ses doutes, le tout sur un ton faussement léger, souvent drôle voire hilarant, puis d'un coup sombre et envoûtant.

Une superbe réussite littéraire.

 

Cyril-Massarotto_2551.jpeg 

Cyril Massarotto

 

Extraits

 

Page 13

- Alors voici deux autres choses de plus à retenir pour toi : Savoir numéro Deux, il n’y a q’un Dieu, c’est moi. Savoir numéro Trois, tout ce qui a trait aux Hommes, c’est moi, donc je peux tout me permettre. L’humour, c’est moi, la poésie, c’est moi, la vulgarité aussi c’est moi, la littérature c’est moi, la musique c’est moi, l’humour c’est moi…

- La modestie, c’est quelqu’un d’autre apparemment…

 

Page 22

Plus jeune, il n’aimait pas les études, alors il a voulu s’engager dans l’armée, je ne vois pas trop la logique, mais bon…

 

Page 25

(…) un mec seul, plus de famille, pas vraiment d’amis, qui plaît aux filles mais qui n’a jamais su en garder une, un mec qui ne sert à rien finalement.

 

Page 33

(…) Si la première fois qu’on s’est vus j’avais sonné à la porte habillé en monsieur tout-le-monde, tu aurais eu du mal à croire que j’étais Dieu, non ? Alors j’ai utilisé les nuages, la grande barbe blanche et tout le toutim. Et l’éclair pour faire classe.

 

Page 37

J’ai horreur des rêves, bons ou mauvais. Un rêve, c’est de la vie qu’on nous vole. On ne peut rien contrôler, on ne comprend jamais ce qui se passe, et après on se pose des questions pendant des heures. Ça peut même vous gâcher la journée.

 

Page 61

(…) Le destin est un terme qui n’existe que parce que les Hommes croient. Vous vous êtes rencontrés donc c’était votre destin, et non pas parce que c’était votre destin (…) Pour faire court, le destin est un synonyme du mot « réalité ». Dire « C’était mon destin » revient à dire « ça m’est arrivé », tout le reste n’est que croyance ou superstition, c’est la même chose.

 

Page 85

Je crois que tous les somnifères que l’on avale lorsqu’on est adulte, ce sont toutes les berceuses que l’on ne nous a pas chantées quand on était enfant.

 

Page 92

Tu imagines si je ressentais comme toi le temps qui passe ? Je deviendrais fou, puisque je suis potentiellement éternel.

 

Page 106

Ce que je veux te faire comprendre, c’est qu’il faut vivre juste, prendre les choses comme elles viennent. Le bonheur n’est pas un projet. Sois-en bien conscient. Vis, et ne t’encombre pas l’esprit de questions inutiles.

 

Page 142

Autre aberration : ce que les gens prennent pour du courage, c’est juste ne pas avoir le choix.

 

Page 191

Peut-être que le plus important n’est pas l’amour, mais la personne qui nous apprend à aimer. 

 

cyril_massarotto.jpg 

Cyril Massarotto


27/08/2013
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Livre / "Des tramways et des hommes" de Philippe Maupetit et Patrice Bouillot

 

 

DES TRAMWAYS ET DES HOMMES

de Philippe Maupetit  (Photographe)

Textes de Patrice Bouillot

Editions Dominique Guéniot

Août 2012 / 179 pages

 

 

Enfin ! Dijon a retrouvé ses axes de circulation sans travaux ! Parfois, certains se demandaient même si ça finirait un jour et surtout, malgré les images issues des ordinateurs et placardées sur les murs de la ville, à quoi ressemblerait, en vrai, la capitale bourguignonne quand tout cela serait terminé. 

 

A présent le tram est là pour de bon, de Quetigny à la gare de Dijon, de Chenôve à la Toison d'Or. Après 51 ans d'absence (il faut rappeler que la ville a eu son tramway tout au long du XXème siècle jusqu'en 1961), la population de l'agglomération peut circuler en tram, transport collectif écologique et presque silencieux. 

 

Tous ceux qui vivent à Dijon depuis plus de deux ans se souviennent des barrières cassis et blanches qui protégeaient du grand chantier urbain. Mais surtout ils se rappellent les difficultés de circulation. Il faut quand même rappeler le célèbre proverbe : "On ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs". La formule a parfaitement correspondu aux besoins de transformations de la ville. On a vu des machines roulantes, des rues sans dessus dessous, des gilets fluo oranges, des gravas et des trous, des voies ferrées apparaître partout du nord au sud, d'est en ouest. On a vu des stations fleurir sur les boulevards avec leurs bancs et les futurs écrans d'information aux voyageurs. On a deviné petit à petit le nouveau décor de la cité...

On a peut-être oublié ou même peut-être pas vraiment fait attention qu'il y avait des humains sous les gilets fluo, sur les machines, dans les nacelles, dans les rues, par tous les temps

 

Philippe Maupetit, photographe et Patrice Bouillot, journaliste, sont allés à leur rencontre. Ils ont laissé libre cours à leur humeur voyageuse pendant ces deux années de travaux. 

Philippe Maupetit s'est souvenu de cette phrase de Robert Capa, le célèbre reporter :" Si ta photo n'est pas bonne, c'est que tu n'étais pas assez près." Alors, ils se sont approchés "sans agresser" les hommes et femmes qui travaillaient sur cet immense chantier. 

 

Il se résulte un livre magnifique "Des tramways et des hommes" (titre qui paraphrase le roman sublime de John Steinbeck "Des souris et des hommes") qui retrace l'épopée du tramway dijonnais du XXIème siècle.

On y trouve des centaines de photos mises en page dans une chronologie de la construction du tram à Dijon. Les auteurs montrent dans cet ouvrage l'humanité derrière la technique, les petites choses qui font un grand tout. Certains clichés décalés amènent aussi au sourire. Tout y passe : les rues qui se transforment, la pose des rails et des câbles, les rames de tram qui débarquent, leur transport vers les voies de circulation, les hommes et... les femmes sur le chantier, la vie des gens à Dijon pendant les travaux...

 

Ce livre a le grand mérite de rappeler qu'un réseau de tramway ne naît pas d'une baguette magique. Il restera sans doute comme une mémoire d'une agglomération en devenir et qui rentre dans le XXIème siècle en phase avec l'air du temps.

 

Voic donc un beau livre à offrir ou à s'offrir et qu'on ressortira de temps à autre comme un retour à la source, d'autant plus qu'en introduction, on retrouve le tramway d'antan en quelques photos et quelques paragraphes. 

 

 

Quelques photos de Philippe Maupetit issues du livre

 

 

 

Des hommes dessus et dessous

 

 

 

Plongeon insolite dans la bétonnière

 

 

 

La vie continue malgré les travaux

 

Nouvelle perspective du boulevard Clémenceau

 

 

 Lien direct vers l'album-photos sur le tram dijonnais (3 pages d'images) :

Tram dijonnais d'aujourd'hui et d'hier

 

 

LE TRAM EN VIDEO

 

Class'Tram n°1

 

Class' Tram n°2

 

Class'Tram n°3

 

Class' Tram n°4 : La construction du Tram en vidéo

 

Class'Tram n°5

 


Class'Tram n°6

 

  

Toute la ville en Tram... c'était samedi 1er et Dimanche 2 septembre 2012 à Dijon.

 

 



Class'Tram n°7

 

Le tramway autrefois - Dijon Années 60


01/12/2012
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Livre - Adultes / "L'Olympe des Infortunes" de Yasmina Khadra

L'OLYMPE DES INFORTUNES

de Yasmina Khadra

Editions Julliard Collection Pocket

188 pages / 2010

 

 

Pour ceux qui ont lu "L'attentat", "Les Sirènes de Bagdad" et "Les Hirondelles de Kaboul", sa trilogie sur l'Orient, voilà de quoi être dépaysés, même si, très vite, le style et l'écriture de Yasmina Khadra se reconnaissent sans difficulté.

 

Nous sommes ici plongés dans l'univers d'un terrain vague qui sert de décharge à ciel ouvert entre une ville qu'on imagine de grande taille, et la mer aux horizons lointains.

 

Nous plongeons dans un monde d'exclus volontaires qui ont choisi de vivre hors du monde, dans une essence de paradis artificiel  en forme de "dépotoir que couvent d'incroyables nuées de volatiles puis, telle une patrie, le terrain vague hérissé de carcasses de voitures, de monceaux de gravats et de ferraille tordue" à proximité des "dunes qui n'en finissent pas de s'encorder". Ils disent appartenir à la communauté des Horrs ("libre" en arabe).

 

De cette tribu d'invisibles, on imagine leur passé violent et douloureux qui les a amenés à choisir de vivre dans cette communauté d'infortune pour une vie chaotique, au jour le jour, mais qu'au moins ils ont choisie et pas subie.

 

Pour Ach, le musicien-philosophe, Junior son protégé, Mimosa et Mama, le Pacha et la bande soumise à ses ordres, Bliss le solitaire et sa chienne famélique, c'est un royaume des oubliés, un no man's land d'ivrognes et de clochards.

 

Dans leur fuite du monde, ils ont institué des codes tacites, sorte de lois implicites pour un pays sans nom. Ils sont devenus des êtres mi-anges, mi-démons, oubliés de Dieu, du temps et des autres hommes.

 

Et pourtant il est difficile d'échapper au grand monde d'à côté et à son passé au-delà de la bande de bitume qui les sépare de la ville. Encore plus difficile quand un étrange Ben Abraham vient bouleverser le fragile équilibre du territoire.

 

Entre quête d'absolu et déchéance, ces sans-grades errent  au rythme des marées, en flirtant avec la mort toujours très proche. Yasmina Khadra nous propose un texte  magnifique dont les échos résonnent sur nos propres vies. Qui sommes-nous ? Qu'est-ce que le bonheur ? Peut-on recommencer ou reconstruire son existence ?

 

Ici, pas de leçon de morale, juste un long moment  humainement très fort parmi quelques oubliés qui ne sont pas si éloignés de nous. Un livre formidable.

 

 

Yasmina Khadra, de son vrai nom : Mohammed Moulessehoul

 

 

Extraits

 

Page 9

Si tu veux t'acheminer

Vers la paix définitive

Souris au destin qui te frappe

Et ne frappe personne

                         Omar Khayyam

 

Page 20

- Lorsque la mer est agitée, pour les gens de la ville, il fait mauvais temps, pour un Horr, la mer est en fête.

 

Page 33

(...) il se rabattit sur le terrain vague où toutes les hontes sont bues  comme sont tus les plus horribles secrets.

 

Page 49

- C'est vrai, c'que j'suis con.

- T'es pas con, Junior. Tu oublies seulement de réfléchir avant de parler.

 

Page 71

Je ne veux rien, n'exige rien, n'attends rien. Ce que je possède, je l'ai emprunté au dépotoir. S'il me faut le restituer, y'a pas de problème. Les routes sauront me rendre ce que les jours me prennent.

 

Page 96

Dans l'urgence, il est impératif  de trouver du talent à un raté, et du génie à un détraqué.

 

Page 107

Si on refilait un sou à chaque con sur terre, on ruinerait tous les empires du monde (...) La paix n'est qu'un rêve  pour eux, et elle consiste à peaufiner les représailles, les coups fourrés, les guerres et le malheur, et Dieu se sent coupable du merdier que nous sommes les seuls à rendre possible. 

 

Page 117

La gloire n'est que la preuve que nous restons les otages de nos vanités. Nous dévastons les quiétudes en croyant bâtir des légendes. Nous tombons bas tandis que nous pensons supplanter nos angoisses. Nous régnons sur des décombres comme des vautours sur les charognes...

 

Page 131

- Ach dit que c'est le meilleur des mondes.

- Ce n'est pas un monde, Junior, c'est un mouroir.

 

Page 145

- Il n'est pas sot, c'est toi qui l'empêches de grandir.

 

Page 156

La chance nous sourit tous les matins, le bonheur nous accueille tous les soirs, et on ne s'en rend pas compte.

 

Page 173

La ville, avait-il constaté à ses dépens, ce n'est pas un endroit où l'on se reconstruit quand on tombe très bas. Elle ne pardonne pas aux imprudents.

 

Page 183

- Toi, par exemple, tu ferais pas de vieux os, là-bas. Parce que là-bas, on dort que d'un oeil, et pour un borgne, c'est pas évident...

 

 

 

Interview de Yasmina Khadra à la FNAC / 1ère partie

 

Interview de Yasmina Khadra à la FNAC / 2ème partie


17/11/2012
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Livre / "La ballade de Sean Hopper" de Martine Pouchain

 

LA BALLADE DE SEAN HOPPER

de Martine Pouchain

Editions Sarbacane

2010 / 233 pages

 

Avant même de lire la première page, on est mis au parfum. Sur une double page, d'abord il est présenté la bande-son du roman avec Patty Smith "Horses", AC-DC "Highway to hell", the Doors "Riders on the storm" et Drums of Thunder "Mountain Spirits". Puis on peut lire cette petite phrase de Rainer Maria Rilke : "Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours qui attendent que nous les secourions".

Il est clair que la ballade de Sean Hopper sera ponctuée de terreur et de mort au rythme du heavy metal et de la révolte d'une Amérique des années 80, sur fond de légende indienne.

 

Effectivement, l'histoire que nous raconte le jeune Bud, huit ans, élevé par sa Grand-Ma, une vieille indienne cherokee, nous balade dans Springfield aux Etats-Unis du côté des abattoirs où on tue les veaux à la chaîne et du côté des plus pauvres dont fait partie le jeune narrateur. Ces laissés-pour-compte s'installent dans la vie avec le peu qu'ils possèdent et surtout ce regard aiguisé qui va toujours à l'essentiel quand on n'a pas les moyens d'autre chose.

 

Il est question essentiellement du voisin du petit Bud, un certain Sean Hopper, chargé du sale boulot aux abattoirs : tuer les bêtes avant qu'on les découpe. Un type dur qui n'aime pas les gosses, glacial et taciturne, alcoolique et bagarreur, craint de tous.  Un type rempli de rage qui pourtant s'est laissé aimer d'une femme qui est tout son contraire, douce et attentionnée.  Love to hell.

De plus le père de Sean Hopper, qui vit dans le cabanon attenant à leur maison, commence par être touché par la maladie d'Alzheimer. Il fait des fugues, vole chez l'épicier.

 

La tension monte à Springfield, d'autant plus que les autres personnages de ce roman, plus ou moins liés à Sean Hopper, ont aussi leur côté sombre, leurs bassesses et leurs lâchetés.

 

 

Martine Pouchain nous livre un roman fort, âcre, cru et pourtant plein d'humanité, cherchant derrière l'apparence répulsive, la vérité des êtres et leur quête vers un bonheur peut-être inaccessible.

En même temps nous apparaît cette Amérique qui se ferme les yeux sur cette misère sociale et morale, laissant le champ libre aux plus vils desseins.

L'expérience de l'abattage des veaux et les cauchemars récurrents de ces bovins revenant la nuit hanter les rêves de l'homme au pistolet ressemblent à s'y méprendre aux chiens de "Valse avec Bashir", ces chiens de villages palestiniens abattus la nuit par les soldats israëliens pour qu'ils n'aboient pas afin de conserver la surprise de l'attaque, et qui reviennent, bave à la gueule, dans le sommeil nocturne de soldats traumatisés.

 

Pourtant, même dans les plus sombres désespoirs, surgissent quelques lueurs ensoleillées qui laissent espérer encore et toujours. La mort peut ne pas vouloir de suite de certains individus que l'apparence et la vox populi condamnent.

 

Le petit Bud, avec son savoir extralucide et ses formules imagées, nous entraîne dans une aventure humaine hors du commun. C'est beau et émouvant. Et, au final, on en sort avec des raisons d'espérer encore.

 

Martine Pouchain

 

Extraits

 

Page 9

Il faisait tout le temps la gueule comme s'il n'y avait plus de sourire en magasin quand sa mère l'avait fabriqué.

 

Page 17

On peut tuer quelqu'un avec un bâton en caoutchouc. ça prend juste un peu plus de temps.

 

Page 36

Il a fait comme si elle était un bocal à cornichons à sa place habituelle qu'il n'avait aucune raison de remarquer.

 

Page 40

Des lièvreteaux batifolaient sans se soucier. J'aurais bien aimé leur apprendre qu'il faut se méfier, principalement de l'humain qui est une race imprévisible dans son invention des moyens de nuire.

 

Page 50

Dés qu'il a entendu le moteur, le vieux a jeté un coup d'oeil par-dessus son épaule et il s'est un peu grouillé comme s'il avait le temps d'arriver quelque part.

 

Page 55

Il faut croire que l'amour lui donnait un sentiment d'immunité parlementaire en plus du désir de faire le bonheur de l'humanité.

 

Page 71

C'était une journée comme je les aimais, sans rien à mettre dedans, où la vie pouvait à chaque instant vous surprendre. 

 

Page 76

Et le soleil m'a répondu, OK mon gars, je suis content pour toi. Et il m'est rentré à l'intérieur comme de l'or liquide. Partout.

 

Pages 90-91

J'ai zappé sur une série avec des rires enregistrés après chaque réplique, le genre qui prend le spectateur pour un veau.

 

Page 94

La réputation, ça vous colle aux pattes pire qu'un vieux chewing-gum.

 

Page 107

Je crois pouvoir affirmer qu'elle était dans les bas-fonds de son âme, à essayer de retrouver les morceaux perdus.

 

Page 116

D'ailleurs je n'écrirai jamais de livre. Il y a trop à vivre pour avoir en plus le temps de le raconter.

 

Page 127

Comme quoi le destin s'amuse à tricoter des coïncidences.

 

Page 149

Sean Hopper s'en fichait. Il prenait les ennuis dans l'ordre, l'un après l'autre, sans s'apesantir.

 

Page 171

Les gens n'aiment pas qu'on soit pas comme eux, ils se demandent à qui ils ont affaire, ça leur fout les jetons.

 

Page 189

Quand on est répertorié, quoi qu'on fasse, on est toujours passible de malentendu.

 

Page 193

Y a pas beaucoup d'imagination dans les dialogues d'hôpital.

 

Page 207

La violence, c'est l'amour qui ne trouve pas sa cible, me disait Grand'Ma.

 

Page 226

Elle l'aimait envers et contre tous, pour le pire, sans rien connaître du meilleur (...) A présent que tout était perdu, elle était sans peur.

 

 

Martine Pouchain

 

 

 

Springfield USA  


12/11/2012
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